Entretien au journal Le Monde : « La France a besoin de clarté et de dignité »

Extraits de l’entretien au journal Le Monde du 13 décembre 2016

Par Bastien Bonnefous, Cédric Pietralunga
Pourquoi vous présentez-vous à la primaire de la gauche ?
Je suis candidat à l’élection présidentielle pour que la gauche gagne. Je pensais que François Hollande serait candidat parce que je considérais que l’appréciation de son bilan, comme celle de sa personne, était injuste par rapport à la réalité. Il me semblait que quelle que soit la difficulté, il était le mieux placé pour expliquer aux Français ce qu’il avait fait. Je suis peut-être dans cette primaire le seul qui n’y serait pas allé s’il avait été candidat.
Le fait qu’il ne le soit pas est la marque d’une crise politique inédite. C’est la première fois sous la Ve République qu’un président décide de ne pas se représenter. Ma volonté, c’est de m’attaquer aux causes profondes de cette crise pour que le pays puisse retrouver un élan républicain, une sérénité.

Que voulez-vous apporter de différent des autres candidats ?
Je veux d’abord apporter une exigence de vérité. J’ai entendu ces dernières années des critiques radicales, manichéennes, brutales, venant parfois de notre propre camp. Elles nous ont affaiblis. Or, on ne peut rien construire de sérieux si on se dénigre soi-même, si on ne mesure pas ce qu’on a fait.
Aujourd’hui, si je regarde ce qui s’est produit en Europe, un pays comme la France qui a rétabli ses comptes publics et sociaux sans attaquer le modèle social, c’est unique. Mieux, des réformes de progrès ont été faites, avec le compte pénibilité, l’embauche de fonctionnaires dans la police ou l’école, la garantie jeunes, la complémentaire santé pour tous, la contraception gratuite pour les jeunes filles, l’encadrement des loyers, la COP21, le mariage pour tous… Je crois qu’il faut dire les choses.
Vous êtes donc candidat pour défendre le bilan du quinquennat ?
On ne construira rien sur des insincérités successives, sur des attaques ad hominem,sur des approximations intellectuelles qui nourrissent le désaveu du politique.
Mais je sais aussi ce qui a posé problème. On peut regretter qu’il n’y ait pas eu des contreparties suffisantes au pacte de responsabilité. Continuer d’accroître la charge fiscale via l’impôt sur le revenu au-delà de l’effort initial nécessaire pour réduire les déficits laissés par la droite en 2012, n’a pas été compris et j’aurais préféré que l’on choisisse en fin de quinquennat de baisser la taxe d’habitation payée par tous les Français plutôt qu’un impôt payé par la moitié d’entre eux.
Il y a eu aussi la méthode de gouvernement, avec une base politique trop étroite : les Verts ne sont restés que deux ans, le Front de Gauche et les communistes n’y ont jamais été associés, le Mouvement républicain et citoyen (MRC) a été absent, la main tendue par François Bayrou en 2012 a été ignorée.
Même de grandes familles du Parti socialiste (PS) sont parties avec le temps, cela n’a jamais existé dans notre histoire. Tout le travail que nous avions fait avec Lionel Jospin entre 1997 et 2002, c’était de toujours rassembler, comme l’avait fait avant lui Mitterrand. Il y a eu aussi des brutalités, comme le 49.3 lors de la loi travail. On ne peut pas réformer un pays comme le nôtre sans concertation avec les syndicats et sans respecter le Parlement.
En défendant M. Hollande, ne craignez-vous pas de subir le même rejet ?
Je suis parti du gouvernement en 2014. Personne ne peut imaginer que le débat sur la déchéance de nationalité ne m’ait pas profondément heurté. Il y a dans notre pays un risque immense : que le Front national (FN), qui vient encore de dire qu’il voulait aller chercher certains enfants dans les écoles, joue un rôle à l’avenir.
Dans notre passé, cela a existé d’aller chercher des enfants dans les écoles. Je ne veux pas entendre à nouveau de tels discours. Il faut protéger la France et les Français de ces aventures de la haine.
En face, la droite, qui a fait une belle primaire, a un candidat qui dit des choses qu’il ne pourra pas faire. Les Français disent qu’il n’y a pas assez d’enseignants et François Fillon voudrait en supprimer encore plus que ce qu’il avait fait de 2007 à 2012. Les Français disent qu’ils ne gagnent pas assez et il voudrait les faire travailler plus en les payant moins. Est-ce que vous croyez vraiment que le pays va l’accepter ?
M. Fillon flatte un électorat, il dresse les gens contre les fonctionnaires, ce n’est pas ce que j’attends d’un homme d’Etat. Et je ne parle pas de ses propos sur la Russie, alors que les populations civiles sont bombardées à Alep. Il tient un discours de campagne, pas un discours de vérité. Pour toutes ces raisons, j’ai décidé de prendre mes responsabilités.
Au risque d’ajouter à la division à gauche ?
Il faut se rassembler et la primaire est le bon instrument pour cela. Cela a marché en 2012. Je suis socialiste, je ne veux pas changer le nom de mon parti. Mais je sais que les socialistes ont toujours gouverné avec d’autres. C’est notre histoire, notre culture.
Il y a deux candidats respectables hors de cette primaire. Jean-Luc Mélenchon a été longtemps un dirigeant du PS, il a été un ministre talentueux de Lionel Jospin. Il y a aussi Emmanuel Macron, ancien conseiller du président devenu ministre – après moi – du gouvernement, qui a donc été associé à toutes les mesures du quinquennat. Il n’est pas notre ennemi, il incarne une proposition politique. Nous avons des désaccords. Mais si nous voulons battre la droite et l’extrême droite, nous aurons après la primaire à poursuivre le rassemblement.
Pourquoi ne pas soutenir directement Manuel Valls ?
Parce que je pense que je peux gagner et rassembler la gauche. J’ai mon identité politique, mon projet. Je n’ai jamais changé de ligne. J’ai toujours défendu les 35 heures, je n’ai jamais dit que je voulais supprimer l’impôt de solidarité sur la fortune (ISF).
Je porte aussi une idée humaniste de la laïcité républicaine qui est celle de 1905. Elle fait très attention à ne pas utiliser la neutralité de l’Etat pour brutaliser certaines minorités. Elle respecte d’abord la liberté de conscience, et veille à faire vivre tout le monde ensemble dans le respect de chacun. Je ne comprends pas qu’on ait pu soutenir des arrêtés contre le burkini. Cela n’a rien à voir avec la loi de 1905 ni avec l’idée même de laïcité.
Pensez-vous incarner le centre de la gauche socialiste ?
Pas le centre, mais le cœur. Je ne suis pas dans la conquête d’un espace mais dans l’expression d’une authenticité. La primaire est utile en ce sens qu’elle va permettre de présenter nos idées, de les confronter et les Français choisiront. Je ne viens pas pour un nouveau congrès du PS. Je ne suis instrumentalisé par personne. Je suis candidat pour être président de la République.
Avoir un discours nuancé est-il audible ?
L’important est d’avoir un discours juste et ferme. Je tiendrai l’exigence de vérité, l’exigence de responsabilité et l’exigence de rassemblement. Je veillerai à ne proposer dans cette campagne que des choses réalisables. Les Français se détournent de la politique parce qu’ils ont l’impression qu’on leur dit beaucoup de mensonges pendant les campagnes électorales.
Chacun va devoir porter sa cohérence et ne pas dire tout et son contraire. J’ai eu des divergences politiques, je les assume. Je suis parti du gouvernement mais je n’ai pas critiqué de l’extérieur. Le pays a besoin de clarté, de dignité, et je ne crains pas de m’adresser à l’honnêteté, à la sincérité, à l’intelligence des Français de gauche, des écologistes et de tous les Républicains de progrès.
Les enjeux identitaires seront-ils au centre de la campagne ?
Les Français ont réagi de façon extraordinaire au moment des attentats, et contrairement aux discours de beaucoup de responsables qui veulent surfer sur les peurs, ils se sont bien tenus à l’égard de nos compatriotes de tous horizons et de toutes confessions. Ils ont été solidaires et exemplaires. Cette France doit être portée et défendue.
On veut nous imposer un débat identitaire, et je crois que cela a été une des erreurs du gouvernement : plutôt que de mettre en avant notre action économique et sociale – sur l’éducation, le logement, la santé, l’environnement –, nous sommes venus sur un terrain qui n’est pas le nôtre. Nous avons heurté ceux qui partagent nos valeurs républicaines et qui n’attendaient pas cela de nous.
Je ne crains pas le débat identitaire, mais je pense que ce n’est pas le bon. Notre identité c’est la République. Ma campagne, c’est la République pour tous. La République démocratique, sociale et laïque est notre patrimoine commun.
Vous vous déclarez tardivement, mais êtes-vous prêt ?
J’ai travaillé et je suis prêt. J’ai exercé des responsabilités lors des quatre dernières présidentielles, je sais comment on mène une campagne. Comme député européen depuis deux ans, je me suis consacré aux questions internationales. Je me suis éloigné des appareils, des querelles entre socialistes. J’ai préféré écrire des livres plutôt que de faire des petites phrases tous les matins.
Je ne changerai pas. J’ai pu trier l’important et l’accessoire, tranquillement reprendre mon RER, enseigner, parler avec tout le monde, renouer avec une vie différente. Ministre de l’éducation nationale, mon seul intérêt a été les élèves, nos enfants. Président, mon seul intérêt sera les Français et le destin du pays.
> Retrouvez l’intégralité de cet entretien dans Le Monde daté du 13 décembre et sur Lemonde.fr