Ouest France : Vincent Peillon réclame « un droit d’inventaire »

Recueilli par Thierry RICHARD, pour Ouest-France.

Trois semaines pour préparer un programme, n’est-ce pas un peu court ?

Ça fait 25 ans que je suis dans la vie politique. J’ai été la plume de Lionel Jospin en 1995 et depuis j’ai contribué à écrire à peu près tous les projets présidentiels. Mon programme est le fruit d’une longue maturation et de nombreuses expériences. Pendant des années, j’ai mené des débats au sein du PS. Aujourd’hui, ce qui m’intéresse c’est ce que je peux faire pour mon pays.

Vous revendiquez une partie du bilan de François Hollande. N’est-ce pas un handicap ?

J’espère que non. Je suis celui des quatre principaux candidats qui est resté le moins longtemps au gouvernement. Je n’ai pas été ministre de Manuel Valls, mais je n’ai pas considéré non plus que la vocation d’un ancien numéro trois du gouvernement était de critiquer ses amis encore dans l’exercice des responsabilités. Je réclame un droit d’inventaire, ce qui me semble respectueux de nos concitoyens, et juste.

Vous réclamez un droit d’inventaire ?

Il y a eu des fautes politiques lourdes : la déchéance de nationalité, des baisses d’impôt pour les entreprises sans contrepartie, une majorité rétrécie, l’utilisation répétée du 49.3… Mais il y a eu aussi de bonnes choses : le mariage pour tous, la possibilité de partir à la retraite plus tôt, la garantie jeune, la priorité à l’éducation, le sauvetage de la Grèce… François Hollande ne mérite pas l’ excès d’indignité auquel certains se livrent. On ne construit pas l’avenir en faisant table rase du passé. Je pense même qu’une de nos difficultés, c’est la discontinuité des politiques et le manichéisme des positions. Je n’aime pas les postures.

Conserverez-vous la loi Travail ?

Avec la garantie jeunes, les missions locales ont enfin un dispositif qui permet de ramener des jeunes vers l’emploi. Le compte personnel d’activité est aussi un progrès social. Ce sera une grande réforme de société si on l’utilise bien et c’est pour ça que je propose de créer une « banque des temps » qui permettra de mieux organiser son temps de travail sur la durée de sa vie professionnelle. En revanche, il faudra revenir sur la hiérarchie des normes. Il y a d’autres sujets qu’il faudra rediscuter avec les syndicats. Ce sera long, mais on ne passe pas en force. Cela laisse des blessures.

Vous proposez de créer un « bouclier fiscal ». Est-ce pour corriger une erreur de François Hollande qui n’aurait pas su préserver le pouvoir d’achat des ménages ?

Pour alléger l’impôt sur les entreprises, on est allé piocher en partie dans la poche des ménages. Le gouvernement a voulu rétablir l’équilibre en baissant les premières tranches de l’impôt sur le revenu. Mais en parallèle, d’autres taxes qui ne sont pas indexées sur les revenus ont considérablement augmenté, dont la taxe d’habitation. C’est un impôt injuste. Je propose que cette taxe soit limitée à 20 % des revenus en deça 1 600 € par mois par part fiscale. C’est une mesure qui concerne 17 millions de foyers. Il s’agit d’une restitution de pouvoir d’achat pour trois milliards d’euros, ciblée sur les catégories modestes et moyennes.

Vous prévoyez 16 milliards de dépenses publiques tout en ramenant le déficit à 1,5 % du PIB. Quelle est votre recette ?

Mon programme est financé sur la base de prévisions de croissance, 1,7 et d’inflation, 0,8, prudentes et validées par des experts des institutions internationales Mais je promets beaucoup moins que Benoît Hamon, Manuel Valls ou François Fillon. Je ne suis pas le père Noël. C’est le défaut des primaires, on en rajoute pour faire plaisir à ses amis. Sauf qu’à un moment, il faut gouverner la France. C’est mon intention. Je veux pouvoir faire ce que je dis et ne pas trahir mes engagements.C’est pourquoi je cible très clairement mes priorités : justice, enseignement supérieur et recherche, hôpital public.

Vous tenez un discours offensif sur l’Europe. Est-ce un modèle qui peut encore faire rêver ?

La crise européenne est profonde. Nous sommes en train de danser comme des somnambules au bord du gouffre. L’idée européenne est en train de mourir. Je ne suis pas un eurobéat. Mais quelle est la solution ? Se replier dans ses frontières ? Ce n’est pas comme ça que nous ferons la transition énergétique, que nous retrouverons de la croissance ou que nous ferons vivre nos valeurs dans la mondialisation. Il faut un sursaut européen, ce qui suppose de relancer le couple franco-allemand. Qu’est ce qui bloque ? Les Allemands aiment l’orthodoxie budgétaire et nous voulons davantage d’investissements. Je propose donc un New deal européen : nous respectons nos engagements budgétaires sans nous empêcher de financer nos priorités et en échange nous demandons un plan d’investissement et un budget européen. Je propose de tripler le plan Juncker pour le porter à mille milliards.

Les Français sont-ils prêts à accepter les corridors humanitaires que vous proposez d’ouvrir  pour accueillir les réfugiés ?

Je crois que les Français sont plus généreux que ce que l’on veut bien dire. Nous n’avons pas encore été à la hauteur dans l’accueil des réfugiés. Mais il faut lever une incompréhension. Ces corridors doivent aussi permettre à ces réfugiés de rester dans les pays voisins de la Syrie, en les protégeant des passeurs. Cela suppose qu’il y ait un accord européen pour que cet effort soit partagé. Je crois que les Français sont prêts à l’entendre. C’est l’un des reproches que je fais à l’action conduite : n’avoir pas assez défendu nos valeurs et d’être allé jusqu’à critiquer madame Merkel lorsqu’elle y a été plus fidèle. Il y a une France qui ne demande qu’à se mobiliser face à cette situation dramatique.

Réussirez-vous à rassembler toutes les gauches ?

Il n’existe pas deux gauches irréconciliables. Toute l’histoire de la gauche montre que c’est précisément quand la gauche se réunit qu’elle peut gagner. C’est d’ailleurs l’enjeu majeur de cette primaire. La gauche a baissé la tête et croit qu’elle a perdu cette présidentielle. Non elle n’a pas perdu. Si on regarde les chiffres, on peut gagner. Et dans l’intérêt du pays, on le doit. C’est juste une question de sens des responsabilités, de capacité à se parler. Manuel Valls, qui a théorisé les deux gauches, aura du mal à rassembler. Inversement, ceux qui, après avoir été au gouvernement, ont tiré à boulets rouges sur leurs amis de la veille, n’arriveront pas à embarquer les autres. Je ne suis ni l’aile droite du PS, ni l’aile gauche. Je suis au cœur de la gauche. Je n’ai blessé personne et je respecte chacun. C’est ce qui me permettra de rassembler.

Que répondez-vous à ceux qui vous accusent d’être candidat pour gêner Manuel Valls ?

Ça n’a aucun sens. Je suis candidat pour gagner l’élection présidentielle. J’ai des désaccords avec Manuel Valls, j’en ai aussi avec Benoit Hamon et Arnaud Montebourg. La question n’est pas d’être candidat contre eux, mais de l’être pour un projet et pour la victoire. Les Français choisiront. Et alors nous nous rassemblerons. Et nous poursuivrons la dynamique de rassemblement. C’est notre devoir.

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