Pour réussir, nous devons nous concentrer, tous ensemble, sur l’essentiel

Vous allez annoncer votre projet le 3 janvier prochain. N’est-ce pas trop court pour mener campagne ?

La primaire de la gauche est effectivement très courte. C’est un problème. Le calendrier avait été prévu pour le président de la République. Certains candidats avaient décidé bien avant de se présenter, même contre le président de la République, et ils ont donc démarré plus tôt. Il y en a d’autres, c’est mon cas, qui pensait que c’était au président de la République d’assumer devant les Français son bilan.

C’est la première fois sous la Ve République, qu’un Président élu ne revienne pas devant les français. J’en ai été surpris. C’est un symptôme de plus de la crise démocratique qui s’amplifie depuis vingt ans. C’est une situation radicalement nouvelle. Je me suis retrouvé dans une situation – cela concerne aussi l’ancien Premier ministre – d’accepter ce calendrier qui n’est pas le meilleur. Maintenant une nouvelle page s’ouvre et nous allons expliquer nos projets.

Les gens veulent faire des programmes, s’exprimer sur tout dans le plus grand détail et après on ne se soucie pas de la complexité qu’on crée pour tout le monde et de la vraie mise en œuvre des choses.

Vous entendez présenter un projet et non un programme très détaillé ?

C’est bien d’un projet dont la France a besoin, de grandes orientations, de sens, de priorités claires, de vérité et de méthode, non d’une accumulation de mesures.

Evidemment, contrairement à ce que j’entends, cela ne se prépare pas en trois semaines. C’est le résultat de 30 ans d’engagement politique. Depuis 1993, où je dirigeais, avec Dominique Stauss Kahn, les experts de Michel Rocard, j’ai participé ou dirigé tous les projets portés par la gauche. Le fait d’avoir pris du recul pendant plus de deux ans m’a permis de réfléchir à cette expérience, aux difficultés rencontrées, aux besoins de mon pays. Et dans ma réflexion, j’inclus mon expérience récente comme numéro trois du gouvernement et aussi plus de dix ans de travail sur le plan européen.

Aujourd’hui, j’ai décidé, au regard des circonstances, que je considère très difficiles, de prendre mes responsabilités. Précisément, sérieusement c’est en mon nom que je vais dire aux Français ce que j’ai compris de la France depuis 25 ans, ce que je veux pour mes compatriotes et pour l’Europe. Je dois dire l’essentiel. Pour réussir, nous devons nous concentrer, tous ensemble, sur l’essentiel.

C’est à dire ?

Je regardais ce matin, le plan proposé par Marie-Arlette Carlotti pour le handicap. C’était un plan très important et c’est une fierté pour moi que d’avoir, avec son aide, CDIsé les auxiliaires de vie scolaire qui accompagnent les enfants et d’avoir augmenté la présence des enfants handicapés dans l’école de plus de 25 %. Il faut juger les politiques à leur action et à leurs résultats, non pas à leurs surfaces médiatiques, leurs unités de bruit ou à leurs promesses. Mais tout le reste du plan handicap, environ une trentaine de mesures ne sont pas passées à la réalité.

Les gens veulent faire des programmes, s’exprimer sur tout dans le plus grand détail et après on ne se soucie pas de la complexité qu’on crée pour tout le monde et de la vraie mise en œuvre des choses. Moi je crois que le rôle du président de la République n’est pas d’accumuler de la complexité, c’est le contraire. Non pas de commenter, de déplorer ou d’exacerber les problèmes, mais de les résoudre. Je vais présenter un projet qui va marquer de très grandes orientations. Après, ce sera au gouvernement de gouverner. Mais je pense aussi qu’il faudra un ou deux quinquennats de simplification : partir des problèmes concrets rencontrés par les français, qui empoisonnent leur existence au quotidien et les éloignent du politique. Moins de lois, de décrets, de circulaires, plus d’actions concrètes.

Parmi les grandes orientations, vous voulez préserver la Sécurité sociale. Comment ?

Il y a des choses qui marchent bien en France. L’hôpital public est envié dans le monde entier. C’est une fierté. Nous soignons tout le monde. Il y a le dévouement des personnels, le fait qu’on ne vous demande pas de payer avant de vous soigner quand l’urgence est là… et il y a une excellence scientifique de notre médecine.

Les dépenses de santé augmentent parce que nous vivons plus vieux mais il faut faire en sorte que l’hôpital ne soit pas impacté. Pourquoi l’abimer ?

La sécurité sociale, issue du conseil national de la résistance, permet un accès aux soins pour tous. Contrairement à ce que pensent beaucoup, pour être efficace, mieux vaut être juste. Plus on défait le réseau de solidarité et de justice, plus on se crée des difficultés. Y compris parce que les gens n’adhèrent plus au projet commun. Je veux rassembler autour d’un projet commun. On doit se respecter les uns et les autres, impliquer les gens dans l’action commune, permettre à chacun de donner le meilleur de lui-même. Il y en a assez de la France du dénigrement, du mépris. Et dire c’est la faute aux étrangers, aux fonctionnaires, aux politiques, aux pauvres… c’est insensé et c’est dangereux !

La Sécurité sociale est notre patrimoine commun. Il ne faut pas l’attaquer. Il faut desserrer l’étau budgétaire pour l’hôpital. Le report vers les mutuelles privées des petits risques est injuste. Et les Français ne le voudront pas. Le Français se sont unis après la guerre autour de ce modèle exceptionnel. Notre modèle a un coût. D’autres choses ont un coût, par exemple la fraude fiscale ou les négligences de Madame Lagarde ! Mais on peut maîtriser les dépenses de santé en gardant les principes de la sécurité sociale. Les héros du quotidien : les médecins, les infirmières, les aides-soignants… méritent non seulement d’être sauvés mais aussi valorisés et aidés.

Vous avez appelé à la création d’un bouclier fiscal pour les plus modestes. En quoi cela consisterait ?

J’ai employé l’expression bouclier fiscal pour les plus modestes car dans ce pays, à un moment, on s’est occupé des riches et on a oublié les autres. Mais il existe des personnes modestes, dont les revenus sont faibles, qui payent trop d’impôts à travers la CSG, la taxe d’habitation, la taxe foncière parfois et des impôts énergétiques… Ces deux dernières années le gouvernement a pris conscience de ces excès et a baissé les premières tranches de l’impôt sur le revenu.

Mais celui-ci n’est payé que par la moitié des Français et même un peu moins. Les impôts locaux ont augmenté de plus de 50 % ces dix dernières années. On n’a jamais calculé le “ reste à vivre “ des gens. Moi je veux qu’il y ait un bouclier fiscal, sous forme de crédit d’impôt. On calcule un niveau au-delà duquel, on leur rendrait une partie de l’impôt payé pour qu’ils puissent vivre. Je l’annoncerai la semaine prochaine dans ses modalités précises. Mais il s’agit d’une restitution de 2 à 3 milliards pour les plus modestes de nos compatriotes.

Comment la France pourrait regagner du poids en Europe ? Il suffit de respecter les règles budgétaires ?

L’Europe est en difficulté. Nous vivons une période historique extrêmement dangereuse. Nous avons une difficulté à avoir une politique étrangère, de défense ou d’accueil des réfugiés commune ou une politique sociale commune. Il existe un dumping social et fiscal à l’intérieur du territoire commun. Notre croissance est en berne. Or, l’Europe, soit elle avance, soit elle se défait.

Mais si l’Europe se défait, ne nous y trompons pas,la France aussi se défera. Les gens qui pensent qu’en se repliant sur nous-même nous serons plus forts pour faire face aux défis de la croissance, de la transition énergétique ou de la mondialisation se trompent. La menace sur l’Europe, elle est là.C’est le retour des nationalismes. Il faut en prendre la mesure et je ne vois pas d’autre issue qu’une relance européenne. Elle ne pourra se faire que si nous redonnons de la force à l’axe franco-allemand. Il faut une stratégie claire et assumée.

Nous avons besoin d’une relance de l’Europe avec des investissements massifs, dans le domaine de la transition énergétique, la formation des jeunes, la recherche et les grands projets industriels. Et donc d’un engagement de nos partenaires. En rupture totale avec ce qui a été fait ces dernières années, je proposerai un vrai pacte de confiance avec l’Allemagne pour relancer l’Europe. Il n’y a pas d’autre chemin. D’un côté, je dirai que nous allons respecter nos engagements et je montrerai que ça n’empêche pas de faire des réformes de justice. On accroît les déficits depuis des décennies sans que les inégalités reculent ou que la compétitivité soit là.

On peut réussir en restant dans une trajectoire de réduction des déficits structurels, ce qui est mieux pour nos investissements et nos enfants, mais en contrepartie, je demanderai des avancées notables sur l’investissement et sur la gouvernance de la zone euro. On ne peut pas avoir une monnaie commune sans budget, harmonisation fiscale et sociale et sans gouvernance démocratique. Nous avons besoin d’un new deal européen. Il faut le construire avec les allemands et les pays fondateurs.

Vous voulez faire une Europe de la culture, sous-estime-t-on son pouvoir sur le plan économique et sociétal ?

La culture joue un rôle fondamental, économique certes, mais par elle, les êtres humains partagent et produisent leur propre émancipation et vivent des vies meilleures, plus riches, plus sensibles, plus intenses ,plus humaines. Tous les enfants doivent apprendre à lire, écrire et compter mais il faut aussi qu’ils aient accès au meilleur niveau de la culture. C’est ce que disait déjà Jules Ferry. La culture pour nous, Français et Européens, est un pilier central de notre identité et de notre civilisation.

Jaurès disait déjà qu’on ne se nourrit pas seulement de pain mais aussi de rêves. Il ne faut pas l’oublier non plus au plan européen. Ce qui fait une nation, ce sont des infrastructures, des lois, mais c’est aussi une culture et un esprit public.

Vous voulez lutter contre les ségrégations territoriales. Comment parle-t-on d’avenir à la France périphérique ?

Je crois qu’il ne faut pas opposer les territoires. Il y a aussi des territoires urbains en grande difficulté. L’Anru a donné des résultats parce qu’il y a eu de la continuité dans cette politique lancée par Jean-Louis Borloo et poursuivie par la gauche.

Pour qu’une politique soit efficace, il faut qu’elle s’inscrive dans la durée. Sortons du zapping et du court termisme. Ils ne nourrissent que l’impuissance et la démagogie.

Je réfléchis à l’idée d’un droit opposable des services publics fondamentaux pour les zones rurales. Une sorte d’Anru, pour lequel il faudrait trouver un nom, pour le rural serait aussi utile. Il y a des zones qui souffrent de désertification car elles ne bénéficient pas des dynamiques démographiques et économiques liées aux métropoles. Il faudra des politiques spécifiques de droit commun et de solidarité pour ces territoires. La République c’est d’abord la justice : entre les citoyens, entre les générations et entre les territoires.

N’est pas curieux de retrouver candidats les membres fondateurs du NPS ?

A l’époque du Nouveau Parti socialiste, j’étais porte-parole du Parti socialiste, proche de Lionel Jospin et j’ai démissionné après le 21 avril 2002 parce que j’avais un désaccord avec François Hollande, premier secrétaire. Je pensais que le PS ne prenait pas la pleine mesure de la crise révélée le 21 avril 2002 et je continue de le penser.

Je ne suis pas étonné – cette crise n’ayant cessé de s’amplifier – que des personnalités de gauche de grande valeur, appartenant à une même génération ou à peu près, se retrouvent aujourd’hui pour prendre à nouveau leurs responsabilités. Il y a toute une génération, qui a mené des combats ensemble, et qui est encore là aujourd’hui car il y a une constance de leur sincérité et de leur talent. Je m’en réjouis et je trouve là une raison d’espérer qu’il nous appartient maintenant, dans les semaines qui viennent, de faire partager.

Entretien à la Nouvelle République, le 28 décembre 2016. Propos recueillis par Olivier Pirot.