Les Echos : Primaire à gauche, Vincent Peillon veut de réelles contreparties au CICE

Propos recueillis pour Les Echos par Renaud HONORÉ, Grégoire POUSSIELGUE et Marie-Christine CORBIER

Vous prônez une réorientation de l’Europe, comme François Hollande en 2012. Vous faites donc le constat de l’échec de sa politique européenne ?

Il s’agit d’une rupture, non pas avec François Hollande, mais avec la stratégie française menée depuis des années. Il faut repartir du coeur historique, économique, politique, européen, c’est-à-dire du couple franco-allemand. Certains peuvent toujours dire qu’ils vont faire contrepoids avec l’Europe du Sud, mais ça ne peut marcher ni avec l’Italie ni avec l’Espagne qui sont en difficulté. Il faut travailler avec Berlin et inverser la démarche : arrêter de demander des dérogations à nos engagements budgétaires, dérogations qui ont pour contrepartie des réformes de structures jugées punitives par les Français, et qui sapent la confiance. C’est une stratégie triplement perdante. Le « new deal » que je propose renverse cette logique : j’irai voir les Allemands pour leur dire que la France va s’inscrire dans une trajectoire de dépenses publiques saine, avec comme contrepartie d’augmenter le budget européen et de tripler le plan Juncker pour les investissements nécessaires à la relance. Il faut commencer par rétablir une véritable confiance.

L’Allemagne refuse de parler de relance européenne. Votre « new deal » n’est-il pas voué à l’échec ?

La détérioration de notre relation avec Berlin est réelle. Et pour cause quand on voit les propos de certains de nos dirigeants ! Je ne crois pas à ceux qui veulent taper du poing sur la table pour chambouler les Traités. De nombreux responsables l’ont déjà dit. On a vu le résultat. Les coups de menton n’impressionnent personne. Ce que je propose n’a jamais été tenté. Mais c’est un deal : si l’Allemagne nous répond non, il y aura un problème. Notons que l’Allemagne ne dit pas non à tout. Même si les négociations ont été difficiles, nous avons eu le plan Juncker ou le Mécanisme européen de stabilité.

Sur le déficit, maintenez-vous votre objectif de 1,5%, qui n’est pas inscrit dans votre projet ?

J’ai une stratégie de finances publiques rigoureuse, et j’assume cet objectif de 1,5%. Mais je ne veux pas figer cet objectif, qui peut évoluer à 1,6% ou 1,7% en fonction des circonstances.

Comment y parvenir, alors que vous annoncez de nombreuses nouvelles dépenses ?

Il y a certes des dépenses nouvelles, mais elles sont limitées à 17 milliards d’euros. Je privilégie la justice, l’enseignement supérieur et la recherche, mais je ne fais aucune nouvelle dépense sur les minimas sociaux. J’étale également la hausse du budget de la défense, jusqu’à 2% du PIB, sur dix ans, et je plaiderai pour un fonds européen en la matière. Les efforts de dépense structurelle seront de 3,5 milliards d’euros par an, avec une prévision de croissance à 1,7 et une inflation à 0,8. De même que j’affirme que l’on peut être pleinement de gauche et pleinement européen, j’affirme que l’on peut ne pas accumuler les déficits et poursuivre des politiques de solidarité.

Pas d’économies sur la sécurité sociale ou la fonction publique ?

La santé fait aussi partie de mes priorités, avec la question de l’hôpital public qui me tient à coeur. Il faut aussi réfléchir à d’autres voies d’économies sur ce sujet. Songez que la plupart des hôpitaux doivent encore subir le coût d’emprunts contractés à 3%. Il y a aussi le problème des achats de matériel bien trop onéreux… Quant à la fonction publique, je n’ai pas d’a priori mais il y a des endroits où il doit être possible de rationnaliser et de faire des efforts.

Le Pacte de responsabilité a consisté en 40 milliards d’euros accordés aux entreprises, sans contreparties. Dans le même temps, le président du Medef faisait des pin’s promettant un million d’emplois. La parole n’a pas été tenue. C’est pour cela que je compte ajouter des conditionnalités au CICE afin de faire monter en gamme la production française.

Est-ce qu’il s’agit d’une remise en cause de la politique de l’offre de François Hollande ?

Pas du tout. Je la poursuis et la fais revenir à son esprit initial qui était de privilégier l’emploi. La part du CICE économisée sera redirigée vers les PME via une baisse de l’impôt des sociétés ou des aides à l’export et à la protection intellectuelle. Ces 40 milliards ont été pris dans la poche des Français, et on a asphyxié une partie des ménages sous forme de hausses d’impôts. C’est pour cela que je propose un bouclier fiscal, qui rendra du pouvoir d’achat à quinze millions de foyers fiscaux qui ont subi de plein fouet la hausse des impôts non indexés sur les revenus, en particulier de la taxe d’habitation, depuis 10 ans.

Vous proposez d’investir 1 milliard d’euros par an dans l’enseignement supérieur et la recherche. Pour quoi faire ?

Nous avons, d’un côté, la stratégie de recherche du secrétariat d’Etat et, de l’autre, un commissariat général à l’investissement (CGI) qui fait autre chose avec les investissements d’avenir et qui est devenu un véritable ministère bis. C’est un problème. Sur le CGI, il n’y a pas eu de rupture avec le quinquennat de Nicolas Sarkozy. La gauche a perdu, dans ce secteur, des soutiens loyaux et fidèles. Il faut donc un ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche de plein exercice ayant au moins une tutelle conjointe (avec Matignon, NDLR) sur le CGI. Le deuxième problème concerne l’Agence nationale de la recherche (ANR). Elle doit avoir les moyens de travailler : je propose que son budget augmente de 100 millions d’euros par an sur le prochain quinquennat, dont 70% réservés à la recherche fondamentale. Une partie importante des nouveaux budgets doit aussi aller vers les financements récurrents des laboratoires.

Comment répartir l’effort d’un milliard par an ?

Je veux financer 4.000 postes dans les organismes de recherche et 8.000 postes dans l’enseignement supérieur. Il faut débloquer la situation de l’assèchement total du recrutement des jeunes chercheurs, avec des post-doc qui doivent attendre huit ans après leur doctorat pour être embauchés par le CNRS ou l’INSERM ! Pour l’enseignement supérieur, il faut des postes dans les universités afin de faire face au problème colossal de la démographie, mais cela ne doit pas se faire sans contrepartie. Il faut que l’argent aille au bon endroit. Il faudra donc un cahier des charges. La bataille de la formation est celle de la croissance de demain. Nous devons améliorer la qualité de nos produits et de nos emplois.

Quid de l’école, des collèges et des lycées ?

On a changé les cycles en maternelle, revu les programmes, avancé sur la priorité au primaire, fait la réforme du collège, assuré le passage au numérique, aidé et refondu l’éducation prioritaire, recréé une formation des enseignants, rapproché l’école et l’entreprise. On ne reviendra pas en arrière. Le seul chemin, c’est d’accomplir et d’améliorer. Je suis conscient qu’il y a encore du travail. La vraie action publique a besoin de temps long. Mais la seconde étape de la refondation devra être engagée : elle concerne le destin des élèves entre la classe de seconde et le premier cycle universitaire et devra concerner les trois lycées, général, technologique et professionnel.

Envisagez-vous de revaloriser les personnels ?

Je veux discuter de la revalorisation des métiers de l’enseignement supérieur et de la recherche sur dix ans. Il faudra engager une autre discussion – qui peut être menée plus rapidement – sur les débuts de carrière, pour l’ensemble des personnels relevant de l’éducation nationale, de l’enseignement supérieur et de la recherche. Car nous continuons d’avoir un problème d’attractivité.

Sur la transition énergétique, autre priorité que vous affichez, faut-il rétablir l’écotaxe ?

L’abandon de l’écotaxe a été un recul coûteux. Il faudra avoir cette discussion… A la fois en diminuant les aides aux industries polluantes et en augmentant la fiscalité écologique, qui est un des outils de la transition énergétique.

Pourquoi proposez-vous 100% de proportionnelle pour l’élection des députés ?

L’élection au scrutin majoritaire est censée apporter de la stabilité et de l’efficacité. Je ne vois pas de stabilité car aucun président de la République n’a été réélu sauf en cas de cohabitation. Ce mode de scrutin conduit par ailleurs à gouverner avec une majorité rétrécie. Difficile dans ces conditions de mener des grandes réformes. François Hollande a été élu avec les voix des écologistes et des partisans de François Bayrou, et il gouverne aujourd’hui avec la moitié du PS… La vie politique française se limite depuis trop longtemps à un travail de délégitimation permanente de celui qui, paradoxalement, a été élu par une majorité de Français.

Mais en quoi la proportionnelle apporte plus de stabilité ?

Elle oblige à construire un contrat de gouvernement, à discuter avec les autres et à bâtir des consensus qui porteront les lois. Pour mener des réformes de structure dans la durée, il est plus efficace de se parler les uns avec les autres. J’ai la conviction qu’on est toujours plus intelligents à plusieurs.

Vous voulez refermer les blessures de la gauche, mais est-ce encore possible ?

La primaire ne le permettra pas. Elle permettra de rassembler uniquement une composante de la gauche, le PS et ses alliés. Ma candidature est indispensable car elle est la seule qui peut rassembler toutes les sensibilités du PS. Après la primaire, il faudra s’adresser à Jean-Luc Mélenchon, à Yannick Jadot et à Emmanuel Macron pour poursuivre ce rassemblement. Ce serait paradoxal, inacceptable et irresponsable que la gauche fasse plus de 35% au premier tour sans être au second. L’urgence est de mettre fin à l’idée que la gauche ne peut pas gagner, imposée par les divisions, la droite et les commentateurs. Elle doit gagner et elle le peut.

Mais les visions des uns et des autres sont radicalement différentes…

En politique, il faut une culture du compromis. On n’obtient pas toujours ce qu’on veut, mais on doit d’abord se réunir sur ce qu’on ne veut pas. Il faut aussi trouver la bonne personne à même de faire ce rassemblement. Ce sera difficile pour Benoît Hamon et Arnaud Montebourg d’un côté, et pour Manuel Valls de l’autre. Or si le coeur du PS ne remporte pas la primaire, il sera encore plus difficile ensuite de rallier Jean-Luc Mélenchon et Emmanuel Macron.

Un mot sur le dernier sondage, votre candidature ne semble pas encore convaincre, cela ne vous inquiète pas ?

On sait ce que valent les sondages. Je reprends contact avec les Français. Je ne pars pas favori, mais je suis le seul à avoir un projet rassembleur, moderne et juste, capable de faire gagner le camp du progrès.